Article paru dans GHI - www.ghi.ch - le 28 janvier 2010 et repris du site www.aymon.info.

L'Association refaire l'école s'inquiète d'une réforme de l'Ecole de commerce jugée dévalorisante.

L'introduction de l'enseignement par modules est vue comme un danger pédagogique.

L'Etat assure qu'il ne s'agit pas d'une si grande révolution et qu'un retour en arrière est possible.

CHARLES-ANDRE AYMON

Genève est-elle sur le point de sombrer dans un nouveau psycho-drame scolaire, comparable à celui qui a accompagné la réforme du Cycle d'orientation ou la réintroduction des notes? En tout cas, les ingrédients de base sont là: une réforme à la Genevoise de l'école de commerce menée au pas de charge par le Département de l'instruction publique (DIP) et, de l'autre, l'Association refaire l'école (ARLE) qui part au front en assurant que l'Etat n'a - une fois de plus - rien compris aux nécessités scolaires du moment.

Fronde


Tout part d'une réforme venue de Berne et que personne ne conteste. Dès la rentrée de septembre, en effet, le diplôme de commerce, comme on l'entend aujourd'hui, disparaîtra. Il sera remplacé par un Certificat fédéral de capacité (CFC) de commerce, décerné après trois ans d'études ou d'apprentissage. En parallèle, la maturité professionnelle commerciale sera accordée après quatre ans de cours et de stages en entreprise. Enfin, pour les élèves en difficulté scolaire, la filière menant à l'Attestation de formation professionnelle (AFP d'assistant de bureau ou de vente) en deux ans sera conservée.

Simultanément, le DIP introduira l'enseignement en modules. Comprenez qu'il ne s'agit plus d'enseigner une matière, comme les mathématiques ou le français, mais des compétences, comme l'écriture de lettres commerciales. Dans ce dernier cas, les professeurs de français et d'informatique coopèrent pour mettre sur pied un cours qui allie les deux matières. C'est cette réforme, que n'impose pas la Confédération, qui est à l'origine de la fronde de nombreux professeurs.


Pas le niveau


«En septembre, les 800 élèves qui commenceront leur formation seront pires que des cobayes», estime ainsi Bruno Borsatti, professeur à l'Ecole de commerce Aimée-Stitelmann et membre du comité de l'ARLE. «L'enseignement par modules n'a été testé que sur deux volées menant à l'attestation professionnelle. On manque totalement de recul sur l'efficacité d'un tel enseignement», complète M. Borsatti.

«Aujourd'hui, un élève qui sort du Cycle d'orientation n'a déjà pas le niveau voulu en français et on voudrait que la plupart des heures consacrées à cette matière soient noyées dans une interdisciplinarité dont on ne connaît rien», ajoute Marion Garcia, professeure à l'Ecole de commerce Nicolas-Bouvier et membre de l'ARLE. Un constat qui vaut également pour les mathématiques, selon Bruno Borsatti.


Gabegie


A ce naufrage pédagogique annoncé s'ajoute un insoluble problème d'horaire: «Tels qu'ils sont imaginés, les modules nécessiteraient que les professeurs bloquent 9 heures à l'horaire pour 3 heures d'enseignement effectif», relève M. Borsatti et alors que le tableau des horaires est, aujourd'hui déjà, un casse-tête. Par ailleurs, ajoute Marion Garcia, «de nombreux professeurs travaillent dans le privé et n'enseignent qu'à temps partiel. Pour eux, ce sera totalement ingérable.»

Enfin, à sept mois d'une réforme importante, «nous sommes dans le flou, la documentation est presque inexistante et les professeurs absolument pas formés à l'enseignement par module» s'inquiète Mme Garcia. «Pire encore», selon M. Borsatti, «pour le cursus menant au CFC, Berne impose dès la 2e année la mise sur pied d'espaces entreprise afin de coller au plus près à la vie professionnelle. Or, seuls deux espaces entreprise existent à l'heure actuelle. La gabegie est programmée.»


Dévalorisation


Mais au-delà des arguments rationnels, un coup d'œil sur les souhaits exprimés par les professeurs pour l'année prochaine donne le sentiment dominant de la profession. Ainsi, rares sont ceux qui choisiraient d'eux-mêmes d'enseigner les futurs CFC de commerce à plein temps. Bruno Borsatti y voit «la preuve que les apprentis sorciers du DIP veulent introduire une énième réforme dévalorisant l'Ecole de commerce.»

Retour aux sources

Pour Bruno Borsatti, membre du comité de l'ARLE mais surtout prof en école de commerce, «enseigner des compétences par modules, ça veut dire, plus crûment, ne plus enseigner la règle de trois ou l'accord du participe passé. Or, lorsque j'engage une secrétaire ou un assistant, c'est pas pour relire et corriger tout ce qu'il fait. Ces propos peuvent paraître datés, mais, si vous ne savez pas ça, vous êtes mal parti pour trouver du travail».

Ecoles pros: créer des ponts

Daniel Pilly, le boss de l'enseignement secondaire post-obligatoire, estime que l'organisation actuelle des formations professionnelles constitue un cursus «qui ne laisse personne sur le bord de la route. C'est d'autant plus important qu'aujourd'hui il est de plus en plus difficile de s'en sortir sans diplôme». Ainsi, le CFC de commerce permet d'accéder à la maturité commerciale, puis à une Haute école de gestion, voire à l'Université. Une logique également valable pour les détenteurs de l'Attestation de formation professionnelle (généralement des jeunes en délicatesse avec l'école), puisqu'une passerelle vers le CFC est prévue.

Nouvelle année d'orientation

Selon Bruno Borsatti, la réforme prévue aura un effet pervers supplémentaire, celui «de créer une nouvelle année d'orientation scolaire». En effet, seuls les résultats des 2e et 3e années étant pris en compte pour l'obtention du CFC, «on peut se demander si le certificat ne porte finalement que sur deux ans. Par ailleurs, la réforme du Cycle d'orientation a déjà pour but de mieux orienter , ce n'est pas pour ajouter une année d'observation à l'école de commerce.

LE DIP RÉPOND

Les modules sont un plus pratique

Par Charles-André Aymon, 28 janvier 2010

Confronté à la fronde de nombreux professeurs autour de l'enseignement modulaire, Daniel Pilly, directeur général de l'enseignement secondaire post-obligatoire, en relativise l'impact sur le plan d'étude du CFC de commerce: «L'enseignement par module représentera huit heures par semaine, ce qui veut dire que les trois-quarts du temps restent centrés sur l'enseignement par discipline.»

Pour M. Pilly, l'approche modulaire en 1re année est importante puisqu'aucun cours pratique n'est prévu. «Les élèves abordent leur futur métier par un angle pratique comme la réception de la clientèle ou l'image de l'entreprise donnée à l'extérieur. Cela permet de motiver certains étudiants qui découvrent ainsi l'instruction sous un autre aspect que les cours traditionnels.»


Horaire, pas facile


Par ailleurs, le directeur du post-obligatoire ne croit pas à la menace de sacrifier une volée à cause d'un programme mal maîtrisé: «Encore une fois, l'enseignement traditionnel représentera les trois quarts du programme. Même si ce choix n'est pas concluant, les élèves concernés ne souffriront pas d'une éducation au rabais.» De même il rejette le soupçon de baisse de niveau: «Les modules ne signifient pas que les élèves ne font rien en classe! En outre, les heures de mathématiques ont été augmentées alors que le français n'a pas bougé.»

Et si la Confédération ne recommande pas nommément l'enseignement modulaire, elle «impose de laisser une plus grande place à la pratique, soit par des stages (mais les entreprises partenaires manquent) soit par le biais de l'entreprise fictive, introduite en 2e année. Le module constitue ainsi une réponse à cette demande.»

Reste le côté usine à gaz des horaires. Daniel Pilly ne nie pas que «ce n'est pas forcément facile. Nous avons constitué un groupe de travail qui rassemble les principaux responsables des horaires de nos quatre écoles de commerce. Je constate en tout cas que l'inquiétude est réelle chez les professeurs et les directeurs. Si ça ne marche pas, on en reviendra.