Par Sophie Davaris et Patrick Penel in Tribune de Genève du 27 août 2008

ÉCOLE Des enseignants genevois déplorent une baisse de niveau et un malaise face au français. Un spécialiste dénonce ce «catastrophisme».


Maîtrisons-nous encore notre langue? Chaque jour, les fautes d’orthographe surgissent dans les journaux, s’étalent sur les affiches de rue, s’incrustent dans les publicités ou les menus des restaurants. Partout, le français, langue rigoureuse, semble en haillons. Ce qui frappe, c’est que cette désagrégation progressive, dont certains s’offusquent, semble irréversible. Les regards se tournent vers l’école. A-t-elle renoncé à la première de ses missions?

En France, une étude de 2007 a révélé une baisse du niveau d’orthographe en vingt ans. Un glissement de deux années scolaires s’est produit: en 2005, les élèves de 5e (12 ans) atteignent le niveau de ceux du CM2 (10 ans) en 1987!

Désenchantement

Faut-il se résigner? Ou, au contraire, doit-on sursauter et exiger de l’école qu’elle empoigne le problème et enseigne à ses élèves les bases de la culture? Car maîtriser le français ouvre les portes de toutes les autres disciplines.

La Tribune a donné la parole à des enseignants du primaire, du cycle d’orientation, du collège et de l’université. Dans ces quatre niveaux, le désenchantement est fort, mais chaque échelon accuse le précédent.

Cette vision plutôt sombre, partagée par de nombreux enseignants, est toutefois contestée par certains spécialistes. Tour d’horizon.

Ecole primaire

«On a perdu une, sinon deux générations»

Pour Muriel Joyeux, enseignante fraîchement retraitée, «la baisse de niveau a suivi la réforme du français dans les années 80 et la rénovation. Les tests de lecture ont cessé. Certains élèves sont arrivés en 2P sans savoir lire. On nous a dit de ne plus faire de dictée car cela traumatisait les enfants! Au contraire, il faut les stimuler, leur donner des réflexes. La dictée, c’est un sport. Piqués au jeu, ils le prennent comme un défi. On a assisté à la déstructuration de l’enseignement. Aujourd’hui, beaucoup de classes ne font plus de vocabulaire, n’apprennent plus de listes de mots. Avec la suppression de la dictée, le manque d’exercice intensif en conjugaison et de travail systématique du vocabulaire, on a perdu une, sinon deux générations.
Une bonne moitié des enseignants utilisent les moyens d’autres cantons: Valais, Vaud ou même les manuels français. J’ai eu 800 francs par an de photocopies. Aujourd’hui, on refait des dictées. Mais l’élève a des points quelles que soient ses fautes...» (sd)

«Au cycle, le niveau a chuté»

Ils enseignent depuis trente-cinq et trente-huit ans. Ils sont désabusés.

Lui: «Le niveau des élèves a baissé de façon considérable, pour ne pas dire dramatique. Il y a eu une vraie plongée ces dix dernières années. Les techniques fondamentales ne sont plus maîtrisées. Le pluriel est un mystère. Ils écrivent des choses qui n’ont aucun sens. «Lorsqu’il avous s’est sentiman», par exemple. Le cancer de l’école est que les normaux sont devenus des anormaux. Le bon élève se cache. Les changements perpétuels de méthodes, de consignes, d’organisation déstabilisent les profs. On ne sait pas ce que l’on doit enseigner. En 8e, j’ai choisi Topaze, Les dix petits nègres. Aucune oeuvre complète n’est imposée. Une pièce de Molière? Il faudrait vraiment chercher. Anne Frank? Ce serait beaucoup trop difficile! On n’a pas de manuel. C’est hallucinant. Comment garantir un niveau comparable de formation sans manuel? On pioche dans les brochures. Je fais des collages.»

Elle: «Beaucoup ne savent pas bien lire. Ils ânonnent, accrochent. Nous n’avons pas l’obligation d’étudier des livres francophones, les deux tiers sont des traductions. On ne peut pas étudier la littérature au cycle. On n’a aucun matériel, mais un classeur truffé de fautes. J’ai fait trois dictées avec dictionnaire; il y a eu entre 1 et 56 fautes. Jusqu’à 24 fautes, l’élève a 1,5. A mon époque, l’école était un ascenseur social. Ce n’est plus le cas. Ceux qui réussissent ont des parents enseignants ou qui s’intéressent à l’école. Les bons élèves n’ont pas de vraie concurrence. Peu d’élèves de couche sociale moins chanceuse sortent leur épingle du jeu.» (sd)

Au collège, «c’est alarmant»

Cet enseignant voit des collègues «dépassés» par Pascal.

«Au fil des ans, on voit le niveau baisser. Il y a quinze-vingt ans, on pouvait lire le texte d’un élève directement. Aujourd’hui, c’est impossible. Sur une page, il y a entre 15 et 60 fautes. Le déficit est énorme. L’accord en genre, en nombre n’est pas maîtrisé. Il n’y a plus de notion grammaticale de base. Tout le monde se plaint. Mes collègues doivent faire de la grammaire avant de pouvoir faire de l’allemand. On ne peut pas analyser un texte du point de vue stylistique. Les élèves juxtaposent des bribes de phrases. On est content quand il y a de la ponctuation. Le niveau de français est alarmant, ils écrivent «appercevoir», confondent «ces» et «ses» ou «c’est» et «sait». On ne voyait pas ces fautes avant.

On s’attaque moins aux auteurs difficiles. Certains collègues contournent Pascal car cela les dépasse. Idem pour Montaigne ou Rabelais. Ils trouvent que l’on ne doit pas traumatiser les élèves avec ça. Un collègue me dit que ce n’est pas si grave. Dire cela, c’est mépriser l’aspect structurant de la grammaire. Il y a deux écoles: les laxistes et les exigeants qui passent pour inutilement sévères. L’université se demande ce que fait le secondaire. Et nous, on critique l’école primaire. Certains arrivent à avoir leur matu mais on a honte! Le français n’est pas éliminatoire. A l’époque, il fallait 3 de moyenne. Le DIP est conscient du problème, mais que fait-il? On ne veut pas faire apprendre les mots, on ne veut pas driller les élèves (on passe pour un fasciste si on prononce ce mot). Une idéologie diffuse se répand. On est bien moins ambitieux.» (sd)

A l’uni 3 bons élèves sur 300

Un assistant en lettres estime que l’uni a baissé les bras.

«L’expression écrite n’est pas un enjeu majeur. Le niveau s’est sensiblement détérioré ces dernières années. Les étudiants écrivent mal. Cela me frappe. On attribue des points de style et d’orthographe, mais ils comptent très peu. Souvent, les professeurs font mine de penser que forme et fond ne sont pas liés, ils sont prêts à déchiffrer un texte dont l’expression écrite est catastrophique, en sanctionnant très peu.

En deuxième année, on entraîne les étudiants à la dissertation. Bataille perdue d’avance! Sur 300, seuls 2 ou 3 écrivent bien. Un étudiant qui écrit très bien, cela arrive tous les deux ans.

Souvent, la rédaction s’apparente à une liste de commissions, au style télégraphique. Ils répondent par points, par mots-clés. On a des étrangers tout à fait bons et beaucoup de Suisses romands très mauvais. Ce n’est pas simplement une question de langue maternelle. Les professeurs nient le problème car il est trop énorme. D’ailleurs, pas mal d’entre eux écrivent assez mal. Ce n’est pas un enjeu. Ceux qui restent sensibles à ces questions sont un peu les derniers des Mohicans.

La dégringolade à l’écrit s’observe depuis dix ans. La lecture d’ouvrages littéraires est peu répandue. A la fin, les gens obtiennent leur licence au rabais. C’est très fréquent. De très mauvais étudiants décrochent le même titre qu’un bon étudiant. Il est assez difficile d’être éliminé. Cela est lié au fait que l’institution elle-même n’est plus assez sûre de ses acquis pour dire ce qui est correct et ce qui ne l’est pas. On a baissé les bras.» (sd)

«Aujourd’hui, les élèves ont un rapport plus léger à l’écriture»

Les résultats de l’étude PISA 2006 mettent en évidence des difficultés dans l’expression orale et écrite à la fin des études obligatoires. Ainsi, 20% des élèves de neuvième année du cycle d’orientation connaissent de grandes difficultés lorsqu’ils se trouvent confrontes à un texte. Mais est-il pour autant possible de prétendre que l’école est intégralement responsable de la gêne grammaticale éprouvée par nos écoliers?

Selon Bernard Schneuwly, doyen de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, «il paraît difficile d’affirmer sans nuance le fait que le niveau d’expression écrite se péjore ces derniers temps». D’après lui, «aucune étude sérieuse récente ne met en évidence une baisse des capacités réelles du français dans les écoles de Suisse romande. Ce discours catastrophiste date de 150 ans». Dans cette optique, il propose d’atténuer la responsabilité du système scolaire dans les transformations qui toucheraient l’expression des plus jeunes: d’une part, «les élèves ont un rapport plus léger à la langue écrite, puisqu’ils communiquent dorénavant avec des sms et des petites notes. En quelque sorte, ils accommodent l’écrit à leur façon.» D’autre part, contrairement à l’anglais, le français n’a pas subi de réforme sérieuse dans son orthographe. Des changements, sans enlever la richesse du français, pourraient contribuer à rendre sa grammaire moins «particulière».

Toutefois, Bernard Schneuwly ne prend pas à la légère l’enseignement du français dans les écoles genevoises. «La formation des maîtres, au niveau primaire, comprend un renforcement de la grammaire depuis trois ans; chaque étudiant doit mener des leçons pratiques d’orthographe avec des élèves, puis analyser après coup leur faculté d’enseignement.» Dans le secondaire, la formation des enseignants comporte encore quelques incertitudes, «mais un effort particulier sera entrepris afin de sensibiliser les étudiants aux règles grammaticales de base. L’objectif est de leur donner des outils pour les aider dans leur enseignement,notamment au cycle.»   PP