in NOUVELOBS.COM | 29.11.06 | 12:24
par Jacques Julliard, directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur

Un rapport courageux [ RAPPORT DE MISSION SUR L’ENSEIGNEMENT DE LA GRAMMAIRE, par Alain BENTOLILA, Linguiste, Professeur des universités, Paris 5 – Sorbonne - pdf, 34 pages ] s'attaque enfin aux linguistes en folie qui ont semé la panique dans le petit monde du sujet-verbe-complément.

ENFIN ! Il fallait bien qu'éclate une fois en pleine lumière le grand divorce qui, depuis plus de trente ans, oppose les Français à l'enseignement officiel de la grammaire.Il fallait bien qu'à la fin, on s'attaque à l'improbable galimatias qui, au pays de Molière et de Descartes, nous en tient lieu depuis qu'une bande de linguistes en folie et de cuistres de collège ont semé la plus inutile des révolutions dans le petit monde bien ordonné sujet-verbe-complément. Les inventeurs sont avant tout des nommeurs, dit Nietzsche, et l'on ne voit pas très bien en quoi la substitution des "déterminants" à l'article, de "groupes propositionnels obligatoires ou non" au classique complément circonstanciel, etc. ajoute à la connaissance de la langue.

En outre, ces nomenclatures, variant d'un linguiste à l'autre, d'un manuel à l'autre, introduisent le désordre dans les esprits et le désespoir dans les familles. Si encore il ne s'était agi que de terminologie ! Mais le mal est plus profond. En substituant à une étude analytique, progressive et systématique des formes d'organisation du langage ce que les instructions officielles appellent une "séquence d'observation réfléchie de la langue", on a pris le risque de la plus absurde des anarchies. La grammaire est à la langue ce que la logique est à la pensée.Mettez dans un sac les mots dompteur, lion, mange et tirez-les plusieurs fois de suite au hasard. Le résultat sera fort différent, nul ne peut l'ignorer. C'est pourquoi le rapport qu'a remis mercredi au ministre de l'Education nationale Alain Bentolila, connu comme l'un des meilleurs spécialistes de la lecture alliant la rigueur scientifique et le bon sens politique, assisté de Dominique Desmarchelier, directeur du département de linguistique à Paris V, et d'Erik Orsenna, notre académicien navigateur - dont le livre jubilatoire "la Grammaire est un jeu d'enfant" a fait naguère un tabac dans le grand public -, ce rapport n'est pas seulement une bonne action, c'est une délivrance.

Sans s'attarder longuement sur les ravages de la grammaire textuelle, cette entreprise arbitraire qui prétend faire découvrir aux enfants la grammaire au gré de lectures aléatoires, Bentolila et ses collaborateurs, dans un exorde solennel et poétique, montrent bien comment la solidarité organisée des mots commande l'exercice de l'intelligence par les enfants et le progrès de la vérité dans les esprits. Ils comparent la grammaire à un exercice de mise en scène dans lequel on assigne des rôles à chacun des mots-acteurs. Il en résulte la nécessité d'une progressivité méthodique dans l'apprentissage de la grammaire, allant du plus simple au plus complexe, du plus fréquent au plus rare.

Les initiateurs de la grammaire textuelle ont commis, comme ceux de la lecture globale, un péché d'orgueil : imposer à l'apprenti une méthode qui présuppose, pour être efficace, une connaissance de mécanismes élémentaires qui n'appartient qu'à l'initié.

Héritiers de la pensée classique française qui ne connaît pas d'enfants mais seulement des adultes en modèle réduit, ils conjuguent l'empirisme le plus échevelé - la découverte de la grammaire par l'enfant au hasard des textes – avec le formalisme le plus pédant et le plus contraignant des nomenclatures nouvelles. Imposé par les IUFM (Instituts universitaires de Formation des Maîtres), qui sont les bastions du pédagogisme et du formalisme, relayé par le corps de l'Inspection, qui en est le corps disciplinaire, la nouvelle doxa a envahi l'enseignement français, créant un fossé générationnel entre enfants et parents, dégoûtant les élèves de leur propre langue.

Bentolila, Desmarchelier et Orsenna proposent donc de réinventer la leçon de grammaire, qui seule permet d'introduire progressivement, de la maternelle et du cours élémentaire au collège, les bases de l'organisation grammaticale. Il faut souhaiter que ce rapport courageux soit suivi d'effets. Ce sera long et dur. Comme tout lobby, le lobby pédagogiste n'a qu'un objet : persévérer dans l'être. Mais les désastres mentaux provoqués par le scientisme naïf sont tels que la grammaire n'est pas seulement un jeu d'enfant. C'est aujourd'hui une cause nationale. J.J