par Jean Martin

"La liberté pédagogique s'arrête où commence le danger pour les enfants". Cette déclaration du ministre de l'Education nationale, G. de Robien, en janvier 2006, a l'immense mérite d'affirmer de façon claire, que dans l'apprentissage de la lecture, les approches d'inspiration globale sont néfastes.

Dans ce contexte, une lettre envoyée au Monde de l'éducation : "Un point de vue scientifique sur l'enseignement de la lecture", par un collectif de dix-huit chercheurs de haut niveau, professeurs d'université et chercheurs du FNRS présente cinq résultats de grande signification pratique, en voici deux :

    3. "les enfants qui suivent un enseignement systématique du déchiffrage obtiennent de meilleurs résultats que les autres, non seulement en lecture de mot mais également en compréhension de texte (contrairement aux idées reçues sur les méfaits du déchiffrage qui conduirait à ânonner sans comprendre)."
   4. "l'enseignement systématique du déchiffrage est particulièrement supérieur aux autres méthodes pour les enfants à risque de difficultés d'apprentissage de la lecture, soit du fait de faiblesses en langage oral, soit du fait d'un milieu socio-culturel défavorisé."

Le point n° 3 règle donc son compte aux idées reçues sur les méfaits du déchiffrage ; le déchiffrage n'empêche pas l'accès au sens, bien au contraire. Or ces idées reçues ne sont pas tombées du ciel mais ont été serinées aux instituteurs par des formateurs convaincus de leur supériorité morale : car eux se préoccupaient du sens.

Le point n° 4 affirme la supériorité de l'enseignement systématique du déchiffrage pour les enfants défavorisés. Pourquoi donc cet enseignement systématique n'est-il pas fortement préconisé par ceux qui brandissent sans cesse les menaces de l'échec et de l'exclusion ?

Cette lettre souligne aussi la nécessité de comparer l'efficacité de différentes pratiques pédagogiques. Cette préoccupation n'est pas nouvelle puiqu'en 1986 des auteurs américains, Rosenshine et Stevens avaient élaboré un modèle  général d'enseignement efficace. C'est à partir de synthèses de la littérature scientifique dans le domaine des recherches d'observations qu'ils avaient procédé.
 
L'ARLE l'avait signalé dans un article publié dans l'Educateur : "Intimidation verbale dans l'Educateur".  Mais aussi déjà en 1986, des auteurs comme M. Postic et J-M. Ketele soulignaient que ce modèle n'avait pas les faveurs du courant constructiviste de l'école de Genève ou celui de l'école nouvelle en France.

Les travaux d'approche scientifique sur cette question : "comparaison de l'efficacité de différentes approches pédagogiques", se sont multipliés dans la recherche surtout aux E-U et au Canada. Ainsi, c'est par l'intermédiaire de chercheurs du Québec que l'ARLE prenait connaissance de travaux récents et s'en faisait le relais en 2003 : "L'évaluation de différentes approches pédagogiques ou Quand les réflexions de deux experts canadiens et d'un ministre français ne sont pas sans intérêt pour Genève".

Non seulement le relais mais aussi la mise en valeur des résultats principaux en évoquant la situation en France et à Genève. Ainsi à Genève,  la "novation scolaire" ne présente aucune trace de ces travaux de la recherche anglo-saxonne. Pourtant la même question lancinante les inspirent : " Comment rendre l'enseignement plus efficace, spécialement pour les enfants issus de milieu socio-culturel défavorisé ?" .

Nos contacts se renforçaient avec le Québec et le professeur Clermont Gauthier prononçait à Lausanne et Genève en mai 2005 deux conférences remarquées sur ces deux thèmes fondamentaux:

 - la comparaison scientifique, sur le modèle de comparaison des traitements en médecine, des approches pédagogiques : " Show me the data ".

 - la recommandation d'une pédagogie plus efficace.  (Quelle est la pédagogie la plus efficace ?).

Le livre de C. Gauthier : "Echec scolaire et Réforme éducative" donne la description de la démarche d'enseignement explicite et les recherches qui la justifient.
On retrouve en fait essentiellement le modèle de Rosenshine.
(Quelles sont les pédagogies efficaces ? C. Gauthier et all, Les Cahiers du débat, Fondation pour l'innovation politique, janvier 2005; p. 28 - 30. Dans son livre, c'est aux pages  39-44).

L'enseignement explicite

En voici les caractéristiques principales :

Etape 1 : Modelage : Lors de ses présentations et ses démonstrations, l'enseignant s'efforce de rendre explicite tout raisonnement qui est implicite en enseignant les quoi, pourquoi, comment, quand et où faire.

Etape 2 : Pratique dirigée : L'enseignant prend le temps de vérifier ce que les élèves ont compris de sa présentation ou de sa démonstration, en leur donnant des tâches à réaliser, en équipe, semblables à celles effectuées lors du modelage.

Etape 3 : Pratique autonome : (rétroaction après 2 ou 3 problèmes ou questions).
L'élève réinvestit seul ce qu'il a compris du modelage et appliqué en équipe, lors de la pratique dirigée, dans quelques problèmes ou questions.

Modelage : " ... rendre clairs les liens entre les nouvelles connaissances et celles apprises antérieurement, tout raisonnement, toute stratégie ou procédure susceptibles de favoriser la compréhension du plus grand nombre. L'information est présentée en petites unités, dans une séquence graduée, généralement du simple au complexe, afin de respecter les limites de la mémoire de travail ... "
Pratique dirigée : " ... l'enseignant questionne les élèves pour établir une rétroaction régulière ... cette étape est favorisée par le travail d'équipe qui permet aux élèves  de vérifier leur compréhension en échangeant des idées entre eux ... "
Pratique autonome : "L'atteinte d'un niveau de maîtrise élevé des connaissances obtenu grâce aux multiples occasions de pratique, permet d'améliorer leur organisation en mémoire à long terme, en vue d'atteindre le stade de l'automatisation (sur-apprentissage), facilitant ainsi leur rétention et leur rappel éventuel."

Tout cela ne paraît pas étonnant.. C. Gauthier, à la fin de sa conférence, ne s'écriait-il pas : "Vous m'avez fait venir du Canada pour dire des choses assez simples."

Des choses assez simples oui, mais il faut en être convaincu; et en plus il faut du caractère, de la résistance nerveuse pour s'y conformer dans le travail quotidien.