Pour être petit, le monde des pédagogistes n’en est pas moins fortement structuré. Les pédagogistes sont ces gens qui préconisent ce que devrait être l’école idéale, c’est-à-dire une école « de la vie » et non plus de la culture, une école sociale qui aurait définitivement tordu le cou aux différences, tant intellectuelles, sociales que familiales. Cette intention est assez généreuse ; elle possède même quelque noblesse, mais elle est lardée de bons sentiments puisés dans les rayons infinis de la bibliothèque rose. Cette dérive émotionnelle est en définitive porteuse d’une idéologie de mort : elle détruit ce qu’elle voudrait construire. Qui plus est, elle le fait de bonne foi.

Les pédagogistes forment une sorte d’Église. Elle a sa bible, ses gloses, ses commentateurs, ses gourous, ses grands prêtres, ceux qui publient des livres sur les livres, qui aident les ministres à réformer l’enseignement public, qui passent à la radio et dans les médias, prônent la rédemption pédagogique. Ceux dont on fait grand cas et qu’on ne voudrait pas fâcher. Il y a ensuite les clercs, ceux qui en sont mais qu’on n’aperçoit jamais au front. Ils travaillent en coulisse dans l’ombre des facultés ou dans les rédactions de journaux spécialisés. Et enfin suit toute la cohorte des sans noms, ceux qui balancent à longueur de journées l’encens et la myrrhe dans la nef de l’église des pédagogistes.

En face d’eux, pour s’opposer à la déferlante, des gens moins organisés : des maîtres, des professeurs, des parents, quelques hommes politiques qui refusent d’être des anémomètres, un poignée de philosophes qui disent tous la même chose : pour élever des jeunes, il faut leur transmettre des connaissances.

Ces gens-là voudraient une école à la taille de l’homme, une école qui puisse grâce aux connaissances élever leur enfant, du plus jeune âge jusqu’à son âge d’homme. Ils voudraient que les enfants des couches défavorisées aient droit au même savoir exigeant que ceux de la bourgeoisie. Ils proposent une vue humaniste de l’école parce qu’ils font confiance au pouvoir libérateur de la raison. Ils refusent d’admettre avec M. Meirieu que « la lecture et l’écriture sont les premiers outils de sélection et d’exclusion » (L’école ou la guerre civile, p. 13). Ils s’insurgent contre la massification des enfants et l’hétérogénéité des comportements, contre la « collectivité apprenante » si indissociable de l’apprentissage scolaire ; ils rejettent toute cette propagande manipulatoire, parce qu’ils croient à l’autonomie progressive de la conscience personnelle et en sa liberté. Ils pensent que la méthode dite « Objectif grandir » est profondément préjudiciable à cette conception de l’homme.

Mais le pédagogiste est là, la tête pleine de son idéal de société homogène : ces gens pleins de morgue, dit-il, (parfois, pour faire couleur locale, style poings sur les hanches, il dit « fachos ») ces gens donc méprisent le monde. Ils ne sont pas d’accord avec les innovations concoctées par les « Sciences » de l’éducation, ils refusent d’adopter le langage oppressant auquel on les soumet, ils n’entendent pas brader l’avenir de leur famille sous prétexte que des spécialistes veulent supprimer les devoirs à domicile, protéger les enfants du danger des parents, introduire l’auto-évaluation, imposer des troncs communs jusqu’à 18 ans, réserver l’étude de l’imparfait du subjonctif à l’enseignement universitaire, et faire naître la fraternité par l’aplatissement de toute hiérarchie, de tout ce qui dépasse.

On est passé ainsi de l’école de l’instruction obligatoire à l’école obligatoire où prévaut la haine du savoir, le mixage des élèves, les « projets personnels » et le sempiternel savoir-être, qui échappe par essence à toute évaluation autre que celle du « politiquement correct » auquel s’abreuvent à grand bruit les pédagogistes.

Les philosophes méprisent le monde, nous dit-on, mais il faut ajouter que le monde dont on parle n’est pas celui auquel chacun songe. C’est le petit univers des pédagogistes, celui, étriqué, qui réduit tout ce qu’il touche à de minces problématiques infantiles, un petit monde à usage interne qui se caractérise essentiellement par une résistance à la transmission des savoirs. Ce monde qui a substitué la méthode à l’objet de l’apprentissage, l’évaluation formative à l’évaluation normative ; ce monde angélique où, pour empêcher l’échec des moins doués, on a supprimé le cours cumulatif, les notes, les classements, les devoirs et les sections ; ce monde où on n’instruit plus mais où on communique ; où on ne dit plus élève mais gamins, où on parle de texte mais jamais d’œuvre, où le travailleur culturel a remplacé l’artiste ; ce monde où la notion de mérite est soluble dans le savoir-être ; ce monde où il s’agit de deviner et de construire ses connaissances en fonction de ses préférences personnelles ; ce monde où toute œuvre littéraire est dissoute dans le débat d’idées ; ce monde où la culture du professeur est jugée nocive pour la liberté d’expression de l’élève.

Ceux qui aujourd’hui se mêlent de dire que l’école ne va pas bien et ne remplit plus son rôle sont, aux yeux des pédagogistes, de fort méchants démagogues, des rhéteurs habiles qui noient une institution en train de couler au lieu de l’aider à « mettre l’élève au centre » ! Quoi ? On oserait porter sur la place publique la question scolaire ? Et qui le fait ? Des philosophes,  érudits méprisants, confits d’élitisme !

C’est oublier que le seul savoir élitaire est celui qu’on refuse de transmettre. C’est ce que fait l’école aujourd’hui, avec l’aide des Cerbères de la sous-culture.


Jean ROMAIN, septembre 2000 et pas une ride