par Jean Romain, in Le Temps, rubrique Eclairages, 14 novembre 2007

On lit dans vos colonnes du 10 novembre que la conviction de Georges Pasquier, président du syndicat des enseignants romands, est que « Les devoirs à domicile en eux-mêmes sont antidémocratiques. » Il est piquant de constater que les mêmes balivernes perdurent à travers les décennies ! On n’apprend pas grand-chose du côté du syndicat du primaire, aussi remâche-t-on ad nauseam les mêmes lieux communs qui contribuent à organiser le vide scolaire.

A quoi servent les devoirs à domicile ? À deux choses principalement : d’abord — c’est leur rôle social —  les devoirs servent à établir un lien entre la maison et l’école. Le travail accompli principalement à l’école publique, jouit ainsi d’un prolongement dans la vie privée. On établit un lien fort entre les parents, la famille et le maître ou la maîtresse ; on associe le monde privé au monde public, et on le fait par le truchement de ce qui est le centre même de l’école : le savoir. Tout ce qui éloigne un enfant de son milieu familial est dommageable ; ce qui l’en rapproche, non seulement le rassure mais encore l’aide à se construire. La famille qui suit ce que fait son enfant renforce la connivence entre ses membres. Ce moment, bien souvent, est l’occasion de valoriser le travail et l’effort, et même s’il est casse-pieds de faire faire les devoirs à son gosse, il vaut la peine de s’y astreindre car c’est tout bénéfice pour lui, et pour nous la plupart du temps.

Ensuite — c’est leur rôle pédagogique — les devoirs permettent de reprendre nombres de choses mal assimilées en classe. L’enfant a ainsi la possibilité, non pas tant de prolonger le rudimentaire, que de répéter, de consolider ce qu’on lui a appris. A domicile, il façonne à son rythme son univers mental. Il gagne en assurance, même si l’effort qu’on attend de lui peut parfois créer des tensions à la maison. La tension n’est dommageable que lorsqu’on ne parvient pas à en sortir positivement.

L’époque a renoncé, et elle a bien fait, à ces quantités de devoirs abrutissants qui n’apportaient jadis le plus souvent qu’ennui à l’élève. Et la quantité a diminué. Mais si la ration fond de manière trop ostensible, qui est assez sot pour penser que les familles les plus alertées vont laisser leurs enfants sans aide à domicile ? Qui pense sérieusement que les parents qui sont déjà les plus attentifs à l’éducation de leurs enfants vont les laisser sombrer parce que des « spécialistes », des syndicalistes ou des pédagogistes ont décrété que pour assurer l’égalité, il fallait se régler sur les plus faibles ? Qui est assez naïf pour affirmer que les devoirs ne sont que des dispositions de ségrégation ou de disparité ? Cet égalitarisme doctrinaire, en vigueur chez nous, est de la tyrannie et de la fadaise.

Car cela va aboutir à l’exact opposé de ce qu’on cherche : les parents les plus fortunés, ou les plus alertés, ou encore ceux qui ont le plus de temps, vont donner des cours « privés » à des enfants déjà favorisés par leur milieu. Et puisque les autres enfants n’auront pas de devoirs à la maison, puisque sous couleur de démocratie, il faut diminuer les devoirs jusqu’à les rendre insignifiants, la différence entre les uns et les autres, différence qu’on entendait combler de force, va se creuser de fait.

Si on veut assurer à chacun la possibilité d’acquérir les savoirs primaires, ce n’est pas en soustrayant, en diminuant, en retranchant qu’on y parviendra. Au contraire, il faut le plus possible étendre, augmenter le savoir, varier la matière enseignée. Car, contrairement à ce que disent nos « spécialistes », le savoir est un bien et non pas un privilège qu’il convient de supprimer. D’ailleurs les parents, les maîtres et même les enfants le savent pertinemment.