L'ARLE (l'Association Refaire l'Ecole) vient de déposer son initiative pour le maintien des notes (1) et contre les cycles de quatre ans à l'école primaire. Massivement soutenue par le peuple, l'initiative a fait un tabac dont l'enjeu vise bien autre chose qu'un simple problème d'évaluation ou d'organisation scolaire.
La bataille des notes masque en fait deux visions de l'homme et de la société qu'on entend promouvoir. Derrière le maintien de la note ou sa suppression ce sont, pour faire simple, deux conceptions qui s'opposent : l'une de l'école qui instruit, l'autre de l'école qui milite.

L'école qui instruit veut transmettre les connaissances et en évaluer clairement l'acquisition ; c'est une école de l'égalité des chances mais pas du droit à la réussite, une école qui pense qu'on va pouvoir élever les petits d'hommes avec des contenus transmissibles pas à pas, et qui affirme pouvoir statuer clairement sur la distance qui existe entre ce que l'élève doit acquérir et ce qu'il a acquis. Cette école pense qu'il en va de la liberté et de la responsabilité de chacun de faire ce qui lui incombe ; l'évaluation claire incombe au maître, le travail et le résultat, à l'élève. C'est une école républicaine de l'égalité des droits pour chacun.

De l'autre côté, l'école qui milite entend corriger les inévitables différences entre les élèves non pas en leur transmettant d'abord des contenus mais en luttant contre l'échec scolaire, en prônant le droit à la réussite et l'accès à la « citoyenneté », en valorisant les savoir-faire (on dit « compétence » si on veut être à la mode) au détriment des savoirs tout court. Cette école qui milite réduit tous les problèmes, intellectuels, sociétaux, culturels ou scientifiques au seul problème social. C'est une école finalement élitiste de l'égalité des capacités de chacun.
 Ce qui brouille les cartes c'est que ces deux visions se réfèrent toutes deux explicitement à la notion d'égalité, mais en lui donnant deux sens très différents. Deux politiques sont donc aux prises : celle, réaliste, de l'égalité des chances ; l'autre, idéologique, de l'identité des aptitudes.

Comment en est-on arrivé là ?

Durant les années 70 et 80, des réformes ont été entreprises pour répondre à la massification de l'enseignement. Sont arrivées au collège des quantités d'élèves qui n'avaient simplement pas la capacité de suivre des études. Cette volonté de former dès le primaire puis d'accueillir dans le postobligatoire plus d'élèves était légitime, mais on a adopté le principe d'uniformité, et ce principe à fait transiter de la notion de démocratisation des études vers celle de droit à la réussite. C'est cette logique de l'illogisme qui a fait dériver l'école. Puisque tous ne parvenaient pas avec le même bonheur à réussir leurs études, il a bien fallu drastiquement abaisser le niveau et lutter contre l'échec. Ce refus d'être « éducastrateur » a fait place à un discours que partout ailleurs on aurait trouvé hallucinant : puisqu'on ne parvient pas à donner à tous un diplôme, mettons les pupitres en rond, l'élève au centre, faisons de l'interdisciplinarité, ouvrons d'incessants débats, branchons-nous sur Internet, récusons l'autorité, valorisons le bien-être et la discussion infinie ; le but étant de donner du plaisir, de rendre l'élève heureux, de démontrer contre toute évidence, y compris contre le rapport PISA, que le niveau monte, de s'adapter sans cesse à toutes les modes, d'être sympa afin que « l'apprenant » puisse éprouver, ressentir, intuitionner.
Mais pendant que des experts, qui avaient fui l'enseignement, préconisaient réformes sur réformes, l'illettrisme s'aggravait, les diplômes se dévaluaient, les inégalités sociales s'accroissaient et la violence s'installait dans les classes. Désastreux bilan que seuls les privilégiés du système contestent, avec l'énergie de qui ne veut pas scier la branche sur laquelle il est assis.
Mais la régression est considérable, notamment en ce qui concerne le langage : l'écrit, la langue, l'orthographe et la maîtrise du discours ont été mal menés. Pour farder cette situation, on a dû inventer de nouveaux critères d'évaluation : supprimer les notes et les remplacer par des commentaires. On a même imaginer de supprimer les devoirs à domicile ou d'introduire les classes hétérogènes, autant de mesures pour n'avoir jamais à affronter la réalité du désastre. Au fond, les élèves qui ont la chance d'avoir des parents qui peuvent compenser par un travail à domicile ce qui ne se fait plus à l'école réussissent mieux. Et ainsi le principe d'égalité qu'on revendiquait pour justifier les réformes incessantes se voit battu en brèche. C'est un comble et la marque de l'échec.
Alors l'idée a germé qu'il fallait supprimer les « filières » (c'est le cas au Cycle d'orientation et au collège avec la nouvelle maturité) parce qu'elles étaient trop sélectives. Les Maturités de type A, B, C ou D ont été tenues pour la scorie scolaire de l'ancienne lutte des classes sociales ! Cette vision de dupes est régie par un dogme : pour assurer l'égalité des chances il faut homogénéiser les cours.
Résultat ? Résultat, l'Université va établir des filières : le processus de Bologne divisera dès 2004 le cursus universitaire en deux canaux : d'une part, le bachelor en trois ans (qui remplacera avec un petit plus et quelques nuances notre ancien baccalauréat - à qui on n'aura plus qu'à supprimer une année), et d'autre part le master, véritable filière universitaire digne de ce nom, en cinq ans, et dont la taxe d'inscription sera très élevée.
En attendant, on continue à désanctuariser l'école, à l'ouvrir à tous vents, à mettre l'élève au centre, à dévaluer le savoir, à humilier la culture, et à la faveur de cette vision obscurantiste, la violence a pu pénétrer plus facilement dans les classes. Pour lutter contre ce mal, on a ainsi tenté d'inventer l'école « citoyenne » ; à tous les cours il faut apprendre à chacun à devenir citoyen et ce par des débats, des discussions plus ou moins moralistes. Durant ce temps, évidemment on n'enseigne pas, on « apprend à être », concept creux que chacun remplit par ce qu'il veut. Mais on se demande bien à quelle « citoyenneté » auront droit ceux à qui on n'a plus rien appris, ceux qui savent à peine lire, ceux qui pensent que Péguy est une marionnette du Moppet Show et ceux qui croient que télécommande veut dire commande de la télé.
L'échec de la pensée réformiste scolaire est qu'elle n'a pas de prise sur l'école réelle, lors même qu'elle voudrait l'améliorer. C'est une pensée militante et esbroufeuse qui devrait être réservée à quelques laboratoires élitistes.
Car pour pouvoir agir sur le monde, il ne suffit pas d'acquérir de courts savoir-faire vite transformés en recettes, il faut comprendre ce monde. Qui plus est, tâcher de le comprendre en profondeur. Sitôt que l'école recommencera à faire son travail, c'est-à-dire à transmettre de manière cohérente des connaissances, nombre de problèmes diminueront. Il s'agit au fond rien moins que de refaire l'école.

Jean Romain, publié in Entreprise Romande No 2761, 13 juin 2003

(1) Notre initiative, signée par 28'000 citoyens, a été acceptée par le peuple genevois le 24 septembre 2006 par 76 % des votants !