La Rénovation de l'école primaire genevoise avait pour but de lutter contre l'échec scolaire, selon les propos de J.-M. Jaeggi dans Le Temps du 27 octobre. C'est un but important, mais dans l'ordre des fins, ce n'est pas le but premier de l'école : l'école doit prioritairement lutter contre l'ignorance, parce que transmettre le savoir au plus grand nombre, c'est - en plus - parvenir à juguler l'échec. Le professeur québécois Clermont Gauthier a montré, chiffres à l'appui, que les pédagogies qui tentaient de transmettre le savoir de manière dirigée et structurée sont plus efficaces que les autres.

En fait, il n'y a pas eu plusieurs réformes scolaires à Genève ; il y a eu, durant vingt ans, une seule et même réforme, qui a pris plusieurs noms mais qui, toujours, est allée dans le même sens : mettre l'élève au centre, se régler sur son rythme d'acquisition, évaluer ses progrès (évaluation formative), prôner davantage de souplesse dans le contenu des programmes, pratiquer une pédagogie par projets, briser le cycle d'apprentissage annuel pour le rendre au moins bisannuel, etc. Et ceci, dit-on, pour améliorer l'efficacité de notre école. Or les résultats sont là, terribles, qui sautent aux yeux. Cela fonctionne avec un 15 pour cent des élèves, les autres ne s'y retrouvent pas. Cette pédagogie élitiste prétérite les plus fragiles.

On pourrait, bien sûr, affirmer que l'école réformée n'a pas encore eu le temps de déployer ses effets, qu'on a sabordé les tentatives avant même qu'on leur ait donné leur chance. Mais cela est faux et ressortit à la pure idéologie : la réforme a largement eu le temps de prouver son échec. Une réforme du primaire similaire à la nôtre vient d'être stoppée au Québec ; à Genève, en 1998, le SRED a évalué la réforme. Le résultat laisse peu de doutes, voyez la p. 40 du rapport officiel : " Dans l'ensemble, les élèves des écoles en rénovation obtiennent des résultats relativement moins bons que ceux des élèves des écoles qui ne sont pas en rénovation. " On peut bien se plaindre qu'il y a eu sabotage. Mais ce serait la seule réforme scolaire d'envergure dont l'existence n'aurait jamais réussi à rejoindre son essence ! Qui le croirait ?

En fait, cette réforme a accéléré le processus de délitement de l'école. Par exemple, pour promouvoir tous les élèves dans des degrés qu'ils ne peuvent pas suivre et pour masquer l'ampleur de la catastrophe (on lutte contre l'échec !), on a abaissé le niveau, partout, et notamment en français : on ne fait plus référence à la beauté de l'œuvre ni au génie de l'auteur parce que dans une société égalitaire cela paraît élitiste que de faire référence au génie. Il y a une vingtaine d'années encore, on voulait transmettre aux élèves un patrimoine qui était suffisamment universel pour être tenu pour un patrimoine de l'humanité. Cette transmission avait pour but d'une part la culture générale qui montre à chaque élève qu'il n'est pas seul au monde mais appartient à une communauté, et d'autre part un développement personnel qui lui permet de se construire face au pilier qu'est ce patrimoine. En favorisant la rencontre des masses avec les chefs-d'œuvre universels parce que ces œuvres sont émancipatrices dans le sens où elles arrachent l'élève au quotidien, à sa petite vie (et en ce sens l'école n'est pas un lieu de vie), à son destin sociétal et familial, on élève. Or, depuis Mai '68, le savoir est apparu comme un instrument de domination de classe sociale. Il a fallu déprécier la culture au prétexte qu'elle était par essence bourgeoise, et mettre l'accent sur la vie, c'est à dire sur l'expérience la plus terne et la plus triviale. Car la Bonne Nouvelle qui accompagne toutes les réformes, le néo Évangile, c'est que le savoir est partout. Les cultures allogènes, la vie quotidienne, la culture de la rue, les tags et les SMS sont là pour nous sauver de la culture qu'on transmet à l'école, outil d'oppression dirigé contre la démocratie !

Des gens bien intentionnés avaient inventé une école qui, sans être idéale c'est-à-dire utopique, permettait de corriger les inégalités, une école qui ouvrait à d'autres enfants les places que la bourgeoisie très naturellement s'efforçait de réserver aux siens. Ces humanistes avaient mis sur pied une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où ce mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités est depuis les années 80 combattu, au motif que sélectionner c'est exclure, et qu'éprouver en classe les capacités des élèves, c'est reproduire les privilèges. Ainsi, l'école a cessé de croire à la méritocratie. Le mérite lui apparaît aujourd'hui comme une imposture. La tradition scolaire serait donc l'instrument dont se sert la classe dominante pour conserver ses avantages. Les beaux principes de l'école publique (comme combattre les inégalités en donnant à tous des références communes) font partie du système de reproduction en masquant derrière une vue d'apparence généreuse des mécanismes complexes d'exclusion.

Or cette exclusion a augmenté avec les réformes scolaires, et elle n'a pas diminué ! Mais il est des gens pour qui n'est pire tourment que la vérité.

Jean Romain, pour le comité de l'ARLE, in Le Temps, mardi 15 novembre 2005, rubrique: Eclairages