par Jérôme Faas, in Tribune de Genève du 15 juin 2007


L’ARLE craint la spécialisation des maîtres. Beer se défend.

L’école de demain sera-t-elle adaptée aux instituteurs d’aujourd’hui? Le patron de l’Instruction publique Charles Beer pense que la profession est amenée à évoluer. Peut-être les enseignants touche-à-tout ont-ils vécu. «A terme, l’instituteur sera un semi-généraliste», prédit le ministre. Cette perspective n’est pas du goût de tous, notamment de l’Association Refaire l’école (ARLE). Son président André Duval s’alarme: «On est en train de tuer le métier. »

Ses craintes trouvent leur source dans la réorganisation à venir de l’école primaire, qui s’articule autour de la nomination de 100 directeurs pour la rentrée 2008. Charles Beer a toujours promis que la création de ces postes ne coûterait rien. Pour y parvenir, il procédera, entre autres, à des «réallocations internes au sein du DIP». Ce seraient ces dernières qui, selon André Duval, signent l’arrêt de mort des instituteurs généralistes.

Aujourd’hui, des maîtres spécialistes interviennent dans les classes. Ils enseignent les travaux manuels, la musique, la gymnastique, le dessin, etc. Durant la plupart de ces leçons spécifiques, l’instituteur «régulier» reste dans la classe et seconde son collègue. En outre, les maîtres spécialistes ne dispensent pas toutes ces heures. Une bonne partie d’entre elles sont assurées par le titulaire, en solo.

«Mesure scandaleuse»

Raboter cette mission est une mesure «scandaleuse et inacceptable», proteste André Duval. «Pour nous, la polyvalence est une richesse extraordinaire. Cela nous permet de voir les enfants sous un autre jour qu’au cours des leçons de français ou de mathématiques. Et inversement: les élèves ne nous perçoivent pas uniquement comme des professeurs de français ou de mathématiques. » La relation humaine qui se noue à ces occasions rejaillit alors sur l’enseignement à proprement parler, plaide le président de l’ARLE.

Or, les projets de Charles Beer sapent ce régime de polyvalence. Les «réallocations internes» correspondent à la volonté du ministre de «libérer» les maîtres titulaires lorsque leurs collègues spécialistes enseignent. Les interventions en duo paraissent superflues au socialiste. Il préférerait leur assigner des missions d’appuis dans d’autres classes durant ce laps de temps. Le dispositif n’est certes pas arrêté, mais l’idée directrice est là.

«Un vrai débat existe autour de la mutation de la profession», reconnaît Charles Beer. Il tente bien sûr de rassurer l’ARLE, en affirmant qu’il n’entend pas empêcher les maîtres titulaires de donner quelques heures spécialisées. Mais constate qu’ils «n’ont pas besoin de rester à côté du spécialiste lorsque celui-ci intervient».

L’arrivée de l’anglais dès 2012, conséquence de l’harmonisation scolaire, pousse Charles Beer à redéfinir les contours de la profession. «Jusqu’où le généraliste pourra-t-il continuer à intervenir dans toutes les matières, les travaux manuels, le dessin, mais aussi l’allemand et bientôt l’anglais?» La naissance prochaine d’un Institut universitaire de formation des enseignants (IUFE) devrait apporter une réponse à cette question. Le patron du DIP imagine que des bachelors «généralistes» pourraient être décernés, prolongés par des masters en langues. L’IUFE devrait accueillir ses premiers étudiants dès la rentrée 2008. La spécialisation est en marche.

Le syndicat entre en résistance

Le modèle de formation des maîtres esquissé par Charles Beer horripile la Société pédagogique genevoise (SPG).

Le syndicat des enseignants milite depuis de longues années pour que ses membres jouissent «d’un haut niveau de formation». Pour la SPG, seules des études ponctuées d’un master garantissent cette qualité. C’est dire si l’idée qu’un bachelor suffise pour enseigner au primaire heurte le syndicat. «L’entrée dans les apprentissages, notamment de la lecture, de l’écriture et des maths, la grande diversité culturelle, les multiples origines familiales et sociales nécessitent un degré d’expertise important des enseignants», argumente-t-il.

Cette analyse s’enrichit d’un constat: «Bientôt deux langues étrangères seront enseignées», soit l’allemand et l’anglais. Raison de plus, pour la SPG, d’offrir une formation longue aux futurs enseignants. Car les instituteurs, rappelle-t-elle, «sont des généralistes et veulent le rester».

Charles Beer, lui, penche plutôt pour un master décerné aux seuls maîtres désireux de se spécialiser en langues. L’idée met à mal et le statut de généraliste et le principe du master pour tous. «Nous combattrons et résisterons jusqu’au bout», avertit la SPG.