"Le changement : un long fleuve tranquille ?" février 1999

par Patrice Delpin, lettre publiée dans La Tribune de Genève et Le Courrier du 1/10/1999

A lire les journaux, tout serait déjà décidé dans les grandes lignes et, après quelques détails à régler, la rénovation sera étendue à l'ensemble des écoles primaires du canton. Bref, tout baigne, pas de problèmes.

Permettez à un enseignant d'émettre un petit bémol dans le concert d'autosatisfaction officiel.

Et ce bémol aura comme support un rapport du Service de la recherche en éducation intitulé "Le changement : un long fleuve tranquille ?" (publié en février 1999). Les auteurs, chercheurs universitaires en pédagogie, sont plutôt, et par nature, favorables à l'innovation. Mais ils ont fait leur travail en menant une vaste enquête sur l'école primaire, dont un chapitre compare les résultats scolaires des écoles en rénovation avec ceux d'autres écoles non rénovées et caractéristiques du canton.

En l'occurrence, ils ont fait passer des tests identiques sur des savoirs scolaires aux deux types d'établissements en 1ère primaire, d'abord, pour voir le niveau de départ, et en 3e primaire pour en voir l'évolution.

Le résultat ne laisse que peu de doutes. Je cite page 40 :" dans l'ensemble, les élèves des écoles en rénovation obtiennent des résultats relativement moins bons que ceux des élèves des écoles qui ne sont pas en rénovation." Alors qu'en 1ère primaire les élèves entrant dans des écoles en rénovation n'avaient pas un niveau inférieur aux autres enfants (leur niveau était même au départ un peu supérieur), deux ans après, en 3e primaire, je cite (page 96) " pour les deux même échantillons, on constate cette fois que les différences sont toutes en faveur de l'échantillon représentatif des écoles du canton", c'est-à-dire en faveur des écoles qui ne sont pas en rénovation.

Cette évolution négative de la 1ère à la 3e primaire pour les écoles en rénovation est inquiétante.

Le même constat ressort des comparaisons faites avec les épreuves cantonales de 6e primaire. Je cite encore  page 41 :" Les écarts entre les deux groupes sont faibles, on observe cependant pour les deux épreuves de français une différence statistiquement favorable aux écoles qui ne sont pas en rénovation."

Pour expliquer ce fait qui est manifestement gênant, les auteurs du rapport précisent que leur recherche ne permet pas "d'évaluer si les écoles en rénovation atteignent leurs objectifs du point de vue des acquis des élèves" (sic, page 96), que la rénovation n'a pas comme objectif explicite une amélioration des acquis et compétences des élèves (ah...), que les épreuves communes défavorisent les écoles en rénovation qui évaluent autrement (oh...), que les élèves en rénovation sont moins autonomes "alors que le développement de l'autonomie fait partie des objectifs déclarés de la rénovation" (page 96, quel aveu...), et enfin que la rénovation implique une phase de désorganisation dans sa phase exploratoire (page 97).

Bref, le camouflage de la baisse du niveau scolaire est faible, s'il était possible, et cela ne peut pas conduire à plus d'égalité des chances, bien au contraire.

Le plus inquiétant est pour l'avenir.

Il faut savoir que les écoles en rénovation ont eu des avantages par rapport aux autres écoles (franchises diverses, davantage de maîtres de disciplines spéciales) ; elles ont bénéficié d'un coordinateur en plus pour gérer l'innovation et les maîtres de ces écoles ont été des volontaires (on a fait généralement partir ceux qui étaient contre, pas toujours élégamment) avec le résultat peu brillant que vous savez.

En conclusion, que se passera-t-il dans nos écoles primaires quand, d'autorité, elles seront toutes "rénovées" sans aide supplémentaire (impossible dans le contexte actuel de donner des maîtres spécialisés en plus avec un coordinateur dans 220 écoles) et sans équipe de maîtres volontaires dans la majorité des écoles ?

J'espère que l'autorité aura à coeur, sans propagande ou jargon pseudo-pédagogique, de voir la réalité en face et,soit d'arrêter la rénovation, soit de l'aménager de manière à éviter une "grosse cacade".
 



P.S. (décembre 2001) Inutile de dire que le Département de l'instruction publique, après ce rapport et  malgré son contenu, a maintenu la généralisation de la rénovation. Cela n'est pas surprenant, car les dés étaient pipés dès le départ. Cette rénovation, plus encore que d'autres réformes, a été évaluée principalement par ceux qui l'ont voulue, proposée, "testée". Autrement dit  les partisans idéologiques de la rénovation étaient juges et parties, rien de défavorable à la rénovation ne devait entraver sa généralisation. D'où les choix les plus extrêmes adoptés, comme la suppression des notes, comme les cycles de 4 ans au lieu de 2 ans, etc. 

Patrice Delpin
 



P.S. (janvier 2003) Pour comble, les partisans de la rénovation nient que celle-ci ait été évaluée et, pire, soutiennent qu'elle ne fait pas moins bien.

Citation de Philippe Perrenoud, dans la Tribune de Genève du 8-9 décembre 2001 :

" On ne peut pas évaluer les réformes avant qu'elles soient en place. La rénovation du primaire reste à faire. On a seulement pu vérifier que les élèves "en rénovation" ne sont pas plus démunis que les autres".

Mon commentaire : les partisans de la rénovation n'en sont plus, en tout cas, à une approximation près.

Patrice Delpin