GENEVE. Le conseiller d'Etat Charles Beer a annoncé que la hiérarchie des écoles primaires allait être revue: la fonction d'inspecteur sera supprimée. L'objectif est de renforcer l'autonomie des établissements.

Cynthia Gani
in Le Temps, vendredi 17 novembre 2006
repris de http://www.letemps.ch/template/regions.asp?page=7&article=194137

L'école genevoise ne cesse de changer de visage. Le retour des notes vient d'être plébiscité par les citoyens, et voilà que le ministre socialiste Charles Beer lance une nouvelle réforme: l'organisation des structures de direction du primaire va être chamboulée. Dès la rentrée 2008, les inspecteurs, responsables d'école et maîtres principaux seront remplacés par des directeurs et des conseils d'établissement.

Plus proche du terrain

Le projet du conseiller d'Etat en charge de l'Instruction publique a fait l'objet, hier, d'une présentation très solennelle à la presse. «Ces décisions ont une portée historique par rapport à l'organisation de l'école primaire dans notre canton», a affirmé Charles Beer en guise d'introduction. En précisant que cette réforme est le fruit d'une année de réflexion.

Premier objectif: «Etre plus proche du terrain, plus rapide et efficace dans les décisions», explique le magistrat. Ainsi, les partenariats entre les établissements scolaires, les communes, les parents et les autres acteurs concernés par l'école, comme l'Office cantonal de la jeunesse, devront être intensifiés.

Renforcer l'autonomie

Mais il s'agit surtout de renforcer l'autonomie de gestion des écoles. Les 25 inspecteurs actuels seront remplacés par cent directeurs, qui prendront la tête des écoles primaires. Le projet prévoit de passer de 164 écoles à une centaine d'établissements, par le regroupement de petites écoles. Chaque direction sera chargée de 350 élèves (17 classes) sur les 34400 que compte le canton.

En rétablissant la fonction de directeur, qui avait été abrogée par le Conseil d'Etat en 1945, l'intention de Charles Beer est claire: «Il s'agit de mettre en place un véritable outil de gouvernance.» Par exemple, chaque établissement aura la responsabilité de fixer ses objectifs pédagogiques et de gérer ses ressources financières.

Le spectre de la rénovation

Les termes utilisés par le directeur de l'enseignement primaire irritent déjà l'Association refaire l'école (ARLE) et la droite: «Un projet d'école sera mis en place dans chaque établissement du canton», affirme Didier Salamin. Or, le concept de «projet d'école» est issu de la rénovation que les vainqueurs de la votation du 24 septembre croyaient voir enterrée. Et ces derniers ne peuvent plus souffrir ce type de vocabulaire.

Le Département de l'instruction publique (DIP) semble pourtant y tenir: Charles Beer affirme que chaque «projet d'école» devra être soumis à un conseil d'établissement et validé par la direction générale de l'enseignement. Puis il sera évalué par le Service de la recherche en éducation.

La question du coût

Combien coûtera cette réforme? Selon le ministre, le DIP s'organisera en faisant des réallocations à l'intérieur de son enveloppe financière actuelle. Comme il y a actuellement 25 inspecteurs et 45 responsables d'école, 70 des 100 postes nécessaires existent déjà, selon Charles Beer.

Le recrutement des directeurs se fera d'abord auprès des personnes dont les postes sont supprimés, puis au sein du DIP. Dans le futur Institut de formation des enseignants, le ministre mettra en place une filière pour la formation des directeurs.

L'ARLE courroucée

Présentes à la conférence de presse, l'Association des inspecteurs et la Société pédagogique genevoise (SPG) ont admis qu'au départ elles avaient quelques réserves sur le projet. Représentés par Véronique Bigio, les inspecteurs soutiennent désormais la démarche, «qui permettra un meilleur encadrement des enseignants et des élèves». Pour sa part, le président de la SPG se réjouit de «ce pas décisif», qui déchargera les enseignants des tâches administratives et comblera «un important déficit de soutien hiérarchique».

L'accueil est plus frais du côté de l'Association refaire l'école (ARLE), victorieuse le 24 septembre. Son porte-parole, Jean Romain, émet un jugement sévère: «Lorsqu'on ne veut pas s'intéresser au contenu, on rigidifie les structures.» Il estime que cette «sur-bureaucratisation» ne répond pas à la volonté exprimée par le peuple. «On a besoin de proximité avec les élèves, et non d'éloignement.»

Membre de l'ARLE au titre de parent d'élève, Patrick Thulen ne comprend pas le sens de la démarche. «Ce sont les enfants qui ont besoin d'être encadrés, et non les enseignants! En tant que parent, j'ai d'abord besoin de connaître les programmes d'enseignement.»

Elus mitigés

Au sein du monde politique, les réactions sont partagées (lire ci-dessous). Le projet suscite un traditionnel clivage gauche-droite. Le même que celui qui avait prévalu sur la question des notes... Comme la réforme fera l'objet d'un projet de loi soumis au Grand Conseil, Charles Beer devra user de toute sa science pour faire naître le consensus.
 



La droite se dit peu convaincue

Gauche et droite se divisent sur l'idée de nommer des directeurs d'établissement.
Mathieu Signorell

Le nouveau débat sur l'école genevoise réveille les traditionnels antagonismes entre formations politiques. Tandis que la gauche soutient le projet du ministre socialiste de créer des postes de directeurs d'établissement primaire, la droite est plus critique et souligne que là n'est pas la priorité de l'école genevoise.

Membre socialiste de la commission de l'enseignement au Grand Conseil, Véronique Pürro estime que «cette mesure répond à un besoin de renforcer les compétences des établissements. L'autonomie des écoles permet une meilleure marge de manœuvre face aux différents problèmes.»

La position est la même du côté des Verts. Pour Sylvia Leuenberger, «le rôle des inspecteurs est important. Mais c'est une bonne chose s'ils deviennent des directeurs d'établissements avec des tâches de coordination administrative et de gestion pédagogique. Cela permet une vision plus rationnelle de l'école, car le nouveau directeur connaîtra mieux les élèves.»

La droite est plus critique vis-à-vis de cette nouveauté scolaire. Le député PDC François Gillet soutient certes cette mesure qui «va dans le sens d'une harmonisation scolaire romande. Mais ce n'est pas cette simple mesure qui va améliorer l'école!» Eric Bertinat, député UDC, soutient la même idée, estimant qu'il s'agit d'une «réformette» dont il est difficile de juger l'importance réelle.

Présidente libérale de la commission de l'enseignement, Janine Hagmann considère cette modification comme «cosmétique». «En tant que libérale, j'aurais bien voulu que cela apporte des économies», souligne-t-elle. «Mais je soutiens l'idée d'une plus grande autonomie des écoles primaires.»

Le radical Jacques Follonier calcule que la nomination d'une centaine de directeurs d'établissement entraînera des dépenses annuelles de quinze millions. Une somme qu'il voudrait plutôt voir attribuer à l'enseignement directement, et non pas à l'encadrement administratif. «Et prendre des enseignants pour en faire des directeurs, cela consiste à devoir trouver d'autres enseignants pour les remplacer devant les classes!»

Quant au Mouvement Citoyens genevois (MCG), il s'opposera à cette mesure. «Il faudrait d'abord augmenter le nombre d'enseignants, plutôt que de nommer des directeurs», conclut Roger Golay, chef du groupe parlementaire MCG.
 



Dépasser la cosmétique

Commentaire.
Cynthia Gani

Encore une réforme pour l'Ecole genevoise! Depuis le plébiscite des notes par le peuple le 24 septembre, Charles Beer occupe le terrain. Il multiplie les propositions au point d'apparaître parfois comme un prestidigitateur sortant un lapin de son chapeau. Après la création d'un Institut universitaire de formation des enseignants, le ministre socialiste a surpris hier encore en proposant de revoir la hiérarchie du primaire. Désormais, les directeurs d'école doivent remplacer les inspecteurs et jouer un rôle de relais auprès des parents. Charles Beer souhaite renforcer la proximité entre l'Ecole et les familles. L'objectif est louable: cela démontre que le ministre, désavoué lors de la dernière votation scolaire, prend en compte le désarroi des citoyens.

Il veut aussi renforcer l'autonomie des établissements. Ce sera plus problématique. Les contours de son projet sont encore flous, et il est prématuré d'en juger les effets potentiels.

Pour éviter une résurgence des conflits traditionnels autour des options pédagogiques des écoles, Charles Beer saura-t-il définir au plus vite la marge de manœuvre des établissements? Et réussira-t-il à inscrire cette réforme dans un cadre précis, valable pour l'ensemble du canton, afin de rassurer les parents déboussolés? Car la refonte de la hiérarchie ne semble pas constituer le principal souci des familles, qui réclament plutôt davantage de moyens pour l'appui des élèves.

Pour montrer qu'il garde la maîtrise du débat scolaire, Charles Beer s'attaque aux structures, plus aisées à réformer que les contenus. Il devra convaincre que son projet n'est pas une simple mesure cosmétique. Et qu'il amorce une refonte profonde de l'école à Genève.
 



La montée en puissance des directions

Tandis que Vaud a généralisé les directeurs depuis 20 ans, Fribourg ou le Valais sont restés fidèles aux commissions scolaires et aux inspecteurs.
Yelmarc Roulet

Cent directeurs pour la seule école primaire genevoise! Par son ampleur, le chiffre étonne dans le canton de Vaud, où ce système de gestion a été introduit il y a vingt ans. A titre de comparaison, Vaud a 90 établissements au total pour le primaire et le secondaire. Un établissement compte sept sites en moyenne et entre 800 et 1300 élèves.

D'autres cantons, comme Fribourg et le Valais, connaissent encore le système d'une école primaire organisée sur le plan communal par des commissions scolaires, parfois avec une direction d'école administrative, et des inspecteurs cantonaux garants de la qualité de l'enseignement.

Marge de manœuvre

Le directeur vaudois est patron d'établissement à trois titres, comme responsable administratif, supérieur hiérarchique des enseignants et animateur de projets pédagogiques. Il dispose, grâce à une enveloppe calculée en heures d'enseignements, d'une réelle marge de manœuvre sur les cours à option, les encadrements, les projets d'école. A ce titre, il imprime sa griffe à la maison et l'adapte aux besoins spécifiques du terrain, explique Daniel Christen, chef de la Direction générale de l'enseignement obligatoire (DGEO), très satisfait de cette autonomie.

La Société pédagogique vaudoise (SPV) est moins enthousiaste. L'installation des directeurs, qui s'est faite progressivement entre 1985 et 2003, a pu entraîner chez les enseignants un sentiment de perte de responsabilité de leur travail. De l'autre, la tendance à faire des directeurs de véritables patrons a rendu les postes trop lourds. Accaparés par leurs tâches, les directeurs ne sont pas aussi disponibles pour les enseignants que le voudrait une proximité bien comprise. Jean-Marc Haller, de la SPV, déplore aussi que certains directeurs n'aient pas assez de temps à consacrer à la pédagogie, d'où un «contrôle de qualité» déficient depuis la disparition des inspecteurs et une disparité croissante.

L'association faîtière des 90 directeurs vaudois (Adesov) s'est profilée comme un acteur puissant. Elle avait obtenu, sous Francine Jeanprêtre, le renvoi du précédent chef de service.