Interview d'André Duval et Jean Romain par Sophie Damaris, in Tribune de Genève, 2 décembre 2006

Primaire : L'Arle critique le nouveau projet de Charles Beer. Sa priorité: aider les enfants en difficulté.

 
La guerre genevoise sur l'école semblait finie le 24 septembre. Charles Beer, responsable du Département de l'instruction publique (DIP) s'engageait à respecter la volonté de 75,7% des votants de rétablir les notes au primaire. De son côté, l'Association Refaire l'école (ARLE) forte de sa victoire, ne demandait pas de démissions. Deux mois plus tard, de nouvelles tensions surgissent. Le point avec Jean Romain et André Duval, respectivement porte-parole et président de l'ARLE. 

Pourquoi ressent-on de nouveau une vive tension entre l’ARLE et Charles Beer?

Jean Romain (JR): L’état de l’école genevoise est catastrophique. Au primaire, on donne 300 heures de cours de moins que le Valais ou Fribourg. Au Cycle, 80% des élèves sont réunis en regroupement A, ce qui est un scandale. Au collège, Genève compte jusqu'à 450 heures de moins que les meilleurs cantons. A cela s’ajoute le problème de l’absentéisme. Bref, le bilan de Martine Brunschwig Graf est consternant. Charles Beer aurait pu se mettre en porte-à-faux. Il s’est posé en héritier. L’ARLE a dû aller jusqu’à la votation du 24 septembre car on ne pouvait pas se faire entendre. 76% des gens ont voulu un changement en profondeur. Or, que voit-on depuis la rentrée? Un Charles Beer qui n’arrête pas de sortir des lapins de son chapeau. Il y a eu un projet pilote à l’école des Tattes, le latin pour tous (dont on ne parle plus), puis l’Institut universitaire de formation des maîtres. Et voici les directeurs. On n’a pas besoin de tout ça! Ce dont Genève a besoin, c’est de retrouver une école exigeante. 

André Duval (AD): J’ai confiance en Charles Beer pour faire respecter la volonté populaire. Il joue le jeu pour édicter un règlement et je crois qu’on arrivera à bon projet. Sur les autres points, je constate aussi des gesticulations, des demi-mesures… 

Comme l’idée des directeurs d’école?

AD: Ce n’est pas une priorité! Ce qu’il faudrait, c’est engager toutes les forces disponibles en faveur des enfants en difficulté scolaire. Il existe 255,9 postes d’instituteurs hors des classes (entre les généralistes non titulaires, les formateurs, ceux qui s’occupent des non-francophones et les responsables d’écoles). Au moins 150 postes pourraient être affectés à des mesures d’appui dans chaque établissement. Au lieu de ça, Beer installe des directeurs. Il va en choisir 25 parmi les inspecteurs, en classe salariale 22. Les 75 autres sont en classe 16. Tout ce monde passera en classe 23. L’opération n’est pas gratuite, contrairement à ce qu’il a dit. Pourtant, le système actuel fonctionne très bien, et si 25 inspecteurs ne suffisent pas, nommons-en davantage.

Vous méfiez-vous des directeurs car ils seront recrutés parmi des opposants de l’ARLE?

AD: Oui, ils seront choisis parmi les inspecteurs et les responsables d’école. Tous étaient acquis à la cause de la rénovation. Ces directeurs pourront engager des enseignants, organiser la pédagogie et les programmes, en fonction des quartiers, des milieux. De quoi morceler l’école alors que l’ARLE veut au contraire des plans d’étude annuels et identiques pour tous. Charles Beer a promis un nouveau règlement pour la rentrée 2007. A lui d'y joindre des plans d'étude, sinon cela ne rimerait à rien.

JR: Avant la rénovation, le plan d’études fixait comme objectif, par exemple, en géographie d’étudier les spécificités de tel ou tel canton. Aujourd’hui, il faut «savoir se situer dans l’univers». Nous voulons revenir à du concret.

La formation des maîtres doit renouer avec le concret 

Pourquoi critiquer le projet de former les maîtres à l’université?


JR: Tous les cantons se rallient à une formation par les Hautes écoles pédagogiques. Dans les HEP, il y a une place pour la théorisation mais l’accent est mis sur la pratique. En primaire, on n’a pas besoin de diplômés du troisième cycle, on a besoin de savoir expliquer ce qu’est un complément d’objet direct pour accorder un participe passé. Il faut cesser de tout organiser autour du socioconstructivisme.

AD: Aujourd’hui les étudiants ne passent que 8 semaines en responsabilité totale en classe, ce n’est rien! Il faut prévoir des remplacements et de vrais stages à temps plein. 

Charles Beer est-il encore l’homme de la situation?

AD: Il peut reprendre les choses en main. Le problème, c’est qu’il veut contenter tout le monde. Il doit veiller à l’ARLE qui a une légitimité populaire, aux syndicats qui le harcèlent et à toute une hiérarchie qui prône la rénovation. Je ne demande pas sa démission. Mais j’aurais aimé un examen de conscience de la part de toutes ces personnes qui avaient appelé, à l’époque, à ne pas signer notre initiative. 

JR: Charles Beer a raté sa rentrée. En 2009, je pense qu’il ne redemandera pas l’instruction publique. C’est vrai qu’il est dans une situation compliquée, mais il aurait pu marquer la rupture que tous appelaient de leurs voeux. Il ne l’a pas fait.