Charles Beer, président du Département de l'instruction publique, a jugé que les inspecteurs de l'école primaire en fonction étaient surchargés. Pour y remédier, il a décidé de frapper un grand coup en annonçant «une réforme historique». En quoi consiste-t-elle? Notre ministre entend quadrupler les forces administratives en nommant pas moins de 94 directeurs d'établissement pour la rentrée 2008, en lieu et place des 25 inspecteurs actuels. Ces derniers eux-mêmes n'en demandaient pas tant, limitant leurs ambitions à 42 postes supplémentaires.

Il aurait été plus utile, plus efficace et moins coûteux d'augmenter les forces du corps inspectoral en doublant leur effectif. Aujourd'hui, le chef du Département ne parle que d'un simple «toilettage» de la loi, soustrayant par cette manoeuvre un exorbitant réaménagement à la vigilance du Grand Conseil. Tout a été annoncé au pas de charge à la fin du mois de novembre 2007. Ni la Commission de l'Enseignement du législatif genevois, ni la Conférence de l'Instruction Publique n'ont été informées au préalable. Les députés sont donc mis devant le fait accompli sans même avoir pu examiner sérieusement le bien-fondé de cette mesure aventureuse étonnamment soutenue par la SPG (Société Pédagogique Genevoise).

Voyons les conséquences de ce coup de force pour l'enseignement public. La question du coût de l'opération, en premier lieu: Charles Beer annonce qu'elle sera financée par des réallocations internes. Cette trop commode solution laisse incrédule lorsqu'on sait qu'il s'agit de rémunérer près de 90 postes de cadres supérieurs en classe 23 ou plus. Sans compter la nomination de 5 directeurs de région, de maîtres adjoints (ou doyens) et de secrétaires. On imagine sans peine les incidences de cette folle politique d'engagement sur le budget 2009.

Autre exemple de précipitation du Département: faute de temps, il ne se donne pas les moyens d'évaluer des expériences pilotes comme celle des REP (Réseau d'Enseignement Prioritaire) lancées en 2006, ainsi que l'exige la loi. Pourtant, le DIP annonce d'ores et déjà l'extension et la généralisation du processus.

Enfin, on rappellera salutairement aux contribuables que l'école publique genevoise est l'une des plus hiérarchisées et bureaucratisées du monde. Est-il bon d'aggraver la situation en prévoyant un directeur pour 16 classes, soit environ 320 élèves du primaire alors que le canton de Vaud, en comparaison, n'en compte en moyenne qu'un pour 1000 élèves?

Au soir de la votation sur les notes, le 24 septembre 2006, Charles Beer proclamait qu'«on ne pourra plus lancer de grandes réformes sans consulter le peuple». Mieux, dans la Tribune de Genève du 6 décembre 2007, il ajoutait: «La confiance ne se décrète pas, elle se construit».

Aujourd'hui, on est malheureusement bien loin de ces bonnes résolutions.

Il est d'autres actions à entreprendre, bien plus profitables aux enfants de l'école primaire, plutôt que de charger la pyramide administrative. C'est du moins l'avis de l'ARLE (l'Association Refaire l'Ecole) et de ses sympathisants, qui jugent au contraire urgent d'allouer les énormes ressources financières et humaines, si soudainement dégagées, à la création de mesures d'appui innovantes et performantes pour les élèves en difficulté scolaire. On les attend toujours.
 

ANDRÉ DUVAL, PRÉSIDENT DE L'ARLE, ASSOCIATION REFAIRE L'ÉCOLE
15 FÉVRIER 2008 in Tribune de Genève, rubrique l'Invité.