par Vincent Kaufmann in l'Hebdo du 19 octobre 2006
 
«Ce n'est pas le latin qui fait les bons élèves, ce sont les bons élèves qui tiennent le latin à bout de bras.»
«Imposer une année de latin, c'est à peu près aussi efficace que de faire une seule année de mathématiques ou de piano.»

Né en 1955, Vincent Kaufmann est professeur de langue et de littérature françaises à l'Université de Saint-Gall depuis 1996. Il s'intéresse beaucoup aux réformes du système scolaire et académique. Il est l'auteur de Guy Debord: la révolution au service de la poésie (Fayard, 2001).

DEBAT. Quand il a pris connaissance du projet genevois d'introduire une année de latin pour tous au cycle d'orientation, le professeur Vincent Kaufmann a cru que le ciel lui était tombé sur la tête. Et s'est mis dans une colère noire.

Cela tourne au cauchemar. A peine remis à l'ordre par le peuple qui a fait savoir le 24 septembre à quel point une école «sérieuse» lui tenait à coeur, les pédagogues genevois, appuyés par Charles Beer, directeur du Département de l'instruction publique, frappent à nouveau: ils proposent des cours obligatoires de latin en première année du cycle d'orientation. C'est la mauvaise idée du siècle, mais comme celui-ci commence à peine, le pire est certainement encore à venir.

Le latin pour tous, voilà «un message positif d'exigence», commente Charles Beer dans Le Matin Dimanche du 15 octobre. Mais tout porte à croire qu'il s'agira au mieux d'un simple alibi d'exigence, un de plus faut-il dire, comparable à l'anglais alibi introduit en 2000 au cycle d'orientation et désespérément sous-doté, ou à l'allemand alibi tel qu'il est enseigné pendant quatre ans à l'école primaire, dont tout le monde ou presque convient aujourd'hui qu'il constitue une aimable plaisanterie. Imposé à tous, le latin sera le contraire de ce qu'il est depuis toujours: difficile et exigeant beaucoup d'efforts. Place donc au latin démocratique mis au service de la lutte contre les inégalités sociales. Compte tenu de l'humeur manifestée le 24 septembre, on imagine l'enthousiasme des citoyens genevois pour un projet suintant autant d'émouvante générosité.

Exigence? Soyons sérieux. Imposer une année de latin, c'est à peu près aussi efficace que de faire une seule année de mathématiques ou de piano. L'apprentissage du latin n'a de sens que dans la durée, comme d'ailleurs celui de toutes les disciplines de base. Ceux qui n'en feront que forcés vont donc perdre leur temps, et c'est scandaleux, car les moyens consentis pour cette farce empêcheront une fois de plus de développer de façon conséquente d'autres sections (scientifique, technique, etc.) tout aussi formatrices et plus adaptées aux besoins et aux capacités de ceux qui choisissaient jusqu'ici de ne pas faire de latin.

Les promoteurs du projet s'appuient sur des études démontrant que les élèves ayant appris le latin  obtiennent de meilleurs résultats, en français comme dans les langues étrangères. Mais ces études ne concernant évidemment pas des élèves qui n'en auraient fait qu'une année. Et, de toute façon, elles sont trompeuses. En Suisse comme à l'étranger, la filière latine reste la plupart du temps la plus exigeante et la plus sélective. Par conséquent, elle est choisie par les meilleurs élèves, et ceux qui sont les meilleurs à 10 ou 12 ans le sont en général encore à 15 ou 18 ans. Ce n'est pas le latin qui fait les bons élèves, ce sont les bons élèves qui tiennent le latin à bout de bras.

Utile pour les langues, le latin? A qui veut-on faire croire que l'on apprendra mieux l'allemand en faisant du latin qu'en faisant de l'allemand? C'est un raisonnement qui ne tient pas debout, et par ailleurs un formidable aveu d'échec. Si l'enseignement des langues doit être amélioré - ce que seules les créatives autorités genevoises s'obstinaient à nier jusqu'à présent -, améliorons les enseignements concernés plutôt que d'imaginer un invraisemblable détour par un latin promu au rang de potion magique pédagogique.

Cela vaut pour l'allemand, mais aussi pour le français. On invoque toujours, très vieille lune, la rapport «naturel» entre le latin et le français. Mais le français n'est pas une langue plus «historique» qu'une autre et rien ne prouve que la remontée à ses origines soit nécessaire à son apprentissage. Pourquoi d'ailleurs, si c'était le cas, sauter à pieds joints par-dessus huit siècles d'ancien français? Le français n'est pas une langue exceptionnelle, elle peut s'apprendre comme n'importe quelle autre langue, c'est-à-dire telle qu'elle est utilisée aujourd'hui. A-t-on remarqué que les Britanniques imposaient l'étude des dialectes anglo-saxons dans leurs écoles? Cela ne les empêche ni de parler ni d'écrire correctement leur langue, et il en va ainsi pour toutes les autres.

Les genevois exigent une école sérieuse et exigeante; pas des vieilleries du du XIXe siècle rhabillées de bien-pensance pédagogique du XXe. A quand une filière scientifique sérieuse, à quand un enseignement des langues étrangères digne de ce nom? C'est urgent et le latin obligatoire n'est pas la bonne manière d'empoigner cette urgence.