par Aurélie Toninato in Tribune de Genève du 10 décembre 2010
 

L'enseignement de la langue morte est supprimé en 7e du Cycle et perd deux heures

C’est le grand perdant de la nouvelle grille horaire du Cycle d’orientation, avalisée récemment par le Conseil d’Etat. A la rentrée prochaine, fini le latin en 7e année (future 9e), avec pour conséquence la perte de 2 h d’enseignement au Cycle. Deuxième coup de massue: l’abandon du projet d’une heure de langue et culture latine (LCL) obligatoire pour tous les élèves. Le projet avait pour but d’offrir une initiation à la langue, mais surtout, à la culture et à l’histoire latines.

Du côté des enseignants, c’est l’incompréhension et la déception. Ils ont d’ailleurs envoyé mercredi une lettre à Charles Beer, chef du Département de l’Instruction Publique, de la Culture et du Sport (DIP), afin d’exprimer leur mécontentement. «Pour la Fédération des Associations de Maîtres du Cycle d’Orientation (Famco), l’abandon de la LCL a été un choc, explique Marie Salima Moyard, membre de la fédération et professeur de latin. On se demande si ça ne s’est pas fait un peu à la va-vite. En juin dernier, cette heure se trouvait encore dans la grille horaire de consultation! On s’interrogeait sur comment la donner et sur qui la donnerait. » Il plane comme un air de trahison dans le milieu enseignant, entre l’adoption de la version définitive de la grille horaire et les discussions préalables.

Sacrifié au nom de l’homogénéité

Alors, pourquoi cet abandon de dernière minute? «Il fallait considérer les heures pour tous les domaines, trouver un équilibre entre les branches en tenant compte des exigences du plan d’études romand, justifie Charles Beer. J’aurais aimé avoir plus de possibilités, mais la grille limitée contraint à faire des choix. Et le choix n’est pas toujours d’ajouter davantage. »

D’autres rumeurs circulent dans le monde enseignant: le projet aurait été abandonné parce qu’il était considéré comme trop difficile pour le niveau scolaire de certains élèves de 7e. Et avec la votation sur le Cycle prévoyant les mêmes branches d’études pour tous, c’était soit le latin pour tous, soit pour personne. La deuxième option l’a emporté et les élèves qui se destinent au latin devront patienter jusqu’à la 8e avant de pouvoir étudier la langue. Sur leurs deux ans d’études, en 8e et 9e, ils auront 10 heures en tout (5 heures hebdomadaires), contre 12 actuellement réparties sur trois ans.

Le latin essuie donc une perte de deux heures au total. «C’est la suite d’un engrenage, déplore Marie Salima Moyard. On avait déjà perdu trois heures avec la grille de 2000 (l’actuelle), donc tous les dix ans on perd presque trois heures!»

Le risque de rebuter des élèves

Jusqu’à aujourd’hui, le nombre de latinistes est constant. Mais commencer le latin en 8e et avec cinq heures d’enseignement pourrait en rebuter certains. Selon une professeur de latin au secondaire, qui souhaite rester anonyme, «à raison de 5 h d’un seul coup, les élèves s’inscriront avec beaucoup plus de réticence dans une branche réputée difficile. La 7e était l’année où il y avait le plus d’élèves de latin!» Cette première année fait office de test, les jeunes se lancent dans le latin tout en sachant qu’ils peuvent changer d’option en 8e. Ainsi, la suppression de cette langue en 7e signifierait la disparition d’une année d’initiation et l’occasion d’attirer un certain nombre d’élèves dans le giron de cette branche. «On voudrait saboter le latin qu’on ne s’y prendrait pas autrement!» accuse Marie Salima Moyard. Le son de cloche est différent au DIP: «Il y aura peut-être moins d’inscrits mais aussi moins d’abandons, répond Charles Beer. Actuellement, un tiers des 7e arrête le latin. Son apprentissage est perçu, à juste titre, comme astreignant. Rien ne sert de tromper la clientèle sur la marchandise. »

Ces coupes et suppressions traduisent-ils une volonté de faire disparaître définitivement cet enseignement? Selon Marie Salima Moyard, «en théorie, il y a une volonté de ne pas sabrer le latin. Mais dans les faits, on fait tout pour l’affaiblir! Finalement, il faudrait peut-être réfléchir de façon plus large: soit on supprime le latin et on a le courage politique d’assumer ce choix, soit on décide de le maintenir et on arrête de le saboter. »

«Le latin reste important»

Mais pour Charles Beer, la nouvelle grille n’est pas synonyme d’un sabotage ni d’un désaveu au latin. «Cette branche reste importante et il faut conserver son enseignement, même si le plan d’études romand ne l’impose pas. » Des propos qui ne suffisent pas à rassurer les professeurs. Ils craignent que la réduction des heures n’entraîne celle des postes. Une peur sans fondement puisque le secondaire souffre d’une pénurie d’enseignants de latin.

Entre l’attitude alarmiste des enseignants et celle relativiste de Charles Beer, difficile de prédire l’avenir du latin. Une certitude: la langue ne veut pas mourir une deuxième fois. Depuis plus de dix ans, le nombre de latinistes est constant, malgré la concurrence de nouvelles options. Une popularité qui doit beaucoup aux parents, qui ont bien souvent poussé leurs enfants dans cette voie. La plupart ont eux-mêmes suivi cette formation ou sont séduits par les classes de latine, souvent considérées comme plus studieuses et plus scolaires.

Les détracteurs du latin sont pourtant nombreux. Ils l’accusent d’être désuet, élitaire et inutile. Malgré les critiques, la matière conserve une certaine aura. A l’inutilité, les défenseurs opposent des exemples précis: le latin enrichit le vocabulaire français, aide à mieux comprendre les mécanismes des langues et celui des cas, qui sont les mêmes qu’en allemand.
 

Les autres cantons

Vaud: 5 heures en 7e, en 8e et en 9e.
Jura: 2 heures en 7e, 4 heures en 8e, 4 heures en 9e.
Valais: plus de latin au Cycle.
Fribourg: 3 heures obligatoires en 7e pour les élèves de classes prégymnasiales (qui représentent un tiers du total des 7e). Le latin devient ensuite une option pour la 8e et la 9e, à raison de 4 heures par semaine.
Neuchâtel: 3 heures obligatoires en 7e et 2 heures en 8e pour la section «Maturités» (section à exigences élevées). En 9e, l'enseignement devient une option spécifique, composée de 2 heures de latin et 2 heures de grec.
AT.T