Hier, lorsqu’un élève arrivait au Cycle d’orientation en choisissant le latin, il éprouvait un choc : il entrait de plain-pied dans une histoire vivante. Le passé dans sa dimension culturelle débarquait soudain dans sa salle de classe, et ce passé avait une voix. La voix latine. Quel choc ! L’élève quittait l’âge primaire pour accéder à celui de l’adolescence. Une frontière était franchie, plus visible pour les latinistes. Demain, il n’y aura plus de latin en 9e année (actuelle 7e) !

Bien sûr il y a les députés de l’ancienne Commission de l’enseignement, bien sûr il y a la votation populaire sur le Cycle, bien sûr il y a les guerres d’Irlande, mais il existe aussi une tradition genevoise qui aurait dû freiner la main vengeresse de ceux qui ont biffé d’un trait de plume une année entière de latin. Parce que le nouveau programme romand ne statue pas sur le latin.

On a donc eu la peau du latin avec la bénédiction des songe-creux. En fait, cette discipline structurante s’est retrouvée entre les mâchoires d’une tenaille puissante : d’un côté, ceux qui affirmaient que le latin est élitaire ; de l’autre, ceux qui serinaient qu’il était inutile. Elitaire parce qu’il établit des différences entre les élèves, idée insupportable en période égalitariste. Or différences ne sont pas synonymes d’inégalités. Inutile parce qu’il encombrait les esprits au lieu de les entraîner à l’approbation du monde comme il va.

La filière latine avait le mérite d’être claire dans l’esprit des parents désorientés par une école qui ne forme plus. On était en terrain stable. Au sortir du primaire, nombreux étaient les jeunes qui s’y essayaient, sans toujours y donner suite. Mais en 10e année (actuelle 8e), l’année la plus problématique de l’adolescence, il est plus délicat de choisir le latin.

Charles Beer s’est lourdement trompé en ne s’appuyant pas sur la tradition humaniste genevoise pour justifier, comme il aurait pu le faire, le latin pour ceux qui le choisissent sitôt l’entrée au C.O. La formule d’Urbain VIII « Quod barbari non fecerunt, Barberini fecerunt », « Ce que les Barbares n’ont pas fait, les Barberini l’ont fait » devient aujourd’hui : quod barbari non fecerunt, Beer fecit.

Jean Romain